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Mis en ligne le 5/06/2002
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LE LIVRE DES ILLUSIONS
LE CINE-LIVRE DE LA SEMAINE
de Paul Auster
Editions Actes Sud
390 pages, 21,90 Euros
Mr Nobody
par Jean-Marc Loubier
Samedi dernier, confortablement installé dans un transat dans le but de profiter du soleil, je me suis fait deux plaisirs. J'ai réussi à prendre quelques couleurs et, surtout, j'ai savouré de la première à la dernière ligne un bouquin absolument épatant. Je n'apprends rien à personne en affirmant que Paul Auster est un écrivain majeur en même temps qu'un scénariste de grand talent. J'en veux pour preuve sa contribution au film Le Centre du monde  de Wayne Wang. Son dernier roman est pourri d'inventions littéraires et de références cinématographiques.
En résumé, c'est l'histoire d'un prof qui vient de perdre son épouse et ses deux enfants dans un accident d'avion. Anéanti, David Zimmer se serait sans doute suicidé à grandes gorgées d'alcool si le hasard ne l'avait conduit à suivre une conférence sur le cinéma muet . Là, il découvre un drôle de bonhomme à la moustache mouvante ayant réalisé peu de films. Mais son humour et son sens du burlesque sont si forts que Zimmer rit de bon cœur. Cela ne lui est pas arrivé depuis au moins une bonne année ! Alors comme ça, sur un coup de tête, lui qui ne connaît rien au cinéma décide de faire quelques recherches et d'écrire un livre sur ce metteur en scène répondant au nom de Hector Mann et ayant mystérieusement disparu de la surface de la terre en 1929. Mann était alors au somment de sa gloire à Hollywood et nul n'a jamais compris les raisons de cette soudaine absence. Zimmer réalise son ouvrage et alors qu'il est en train de travailler à une traduction des Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand, il reçoit une curieuse lettre. Elle est signée de l'épouse de Hector Mann lui assurant que celui-ci est vivant et qu'il souhaiterait rencontrer son biographe. Si Zimmer croit en premier lieu à une plaisanterie, il va bientôt devoir se convaincre de la réalité de cette affirmation par le truchement d'Alma, une jeune femme sachant tout sur les raisons ayant conduit Mann à se volatiliser. Cet homme pour une bonne ou mauvaise cause que je m'en voudrais de dévoiler s'est métamorphosé en Herman Loesser puis en Hector Spelling. Ce Spelling redevenu cinéaste l'espace de quelques sept films réalisés dans un lieu et des circonstances biens particuliers.
Paul Auster dans sa langue et son style si personnels trousse un roman à mi-chemin entre le polar de haute volée et l'introspection cinématographique. Il mêle à plaisir fiction et - peut-être - réalité. On se demande si son histoire est totalement inventée ! Il y a tant et tant d'artistes qui sombrent dans l'oubli sans que personne ne s'en soucie. Auster m'a ravi à la fois par sa parfaite connaissance des milieux cinématographiques qu'il décrit à merveille et son énergie narrative qui ne peut -à moins de n'apprécier que les élucubrations pseudo littéraires d'habitués des cocktails très parisiens en quête de Prix Goncourt - que captiver.
Oui, en ce samedi après-midi, la figure au soleil, je me suis régalé comme jamais d'autant que, pour une fois, un roman signé Paul Auster s'achève sur une note d'espoir. Il y a pourtant bien des morts et des cadavres dans ce livre qui aurait pu s'appeler Mr Nobody. Seulement, Hector Mann n'est pas un fantôme, c'est un être de chair et de sang envoûtant, dérangeant et terriblement séduisant comme est séduisante la perspective d'enfin pouvoir bronzer en dégustant la prose d'un auteur aussi délicieux. Ce samedi après-midi fut un vrai un dimanche.