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Mise en ligne le 15/04/2003
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J'ai connu une belle époque
LE CINE-LIVRE DE LA SEMAINE
de Jacques Deray
Christian Pirot Editeur
340 pages. 20 euros

Un grand seigneur
par Jean-Marc Loubier 
Isidor le labrador veille dans la maison de Boulogne à deux pas de Paris. Au pied de son maître, il écoute le journaliste poser les questions et surveille le photographe réglant ses éclairages. Isidor a huit ans. Comprend-il réellement ce qui se passe ? Son maître est depuis plusieurs jours sollicité par des inconnus en quête de confidences voire de révélations. Il sait que ce maître n'a pas beaucoup de mémoire et pourtant ce dernier vient de publier un livre où il raconte ses années cinéma. Il y distille son désir de devenir comédien depuis l'adolescence et cette fâcheuse déconvenue où il se rendit compte que son avenir était ailleurs. Son maître s'appelle Jacques Deray . Oui, vous savez le réalisateur de La Piscine avec Alain Delon et Romy Schneider. Son maître a titré son bouquin  "J'ai connu une belle époque". Il s'en fiche bien de cette époque Isidor le labrador. Il protège ce grand monsieur ne cachant pas ses 74 ans et se montrant d'une élégance et d'une courtoise rares.
Isidor se moque bien des secrets d'alcôves car il sait que son maître déteste les ragots et les anecdotes de mauvais couloirs. Sait-il seulement que son maître a signé des films aussi importants que Borsalino, Rififi à Tokyo, Un Papillon sur l'épaule ou  encore qu'il tourna aux Etats-Unis Un Homme est mort avec Jean-Louis Trintignant ? Isidor se fiche bien de la notoriété de son maître. Il lui suffit de l'aimer, de recevoir une caresse pour assouvir son content. Il ne mesure pas l'importance de Monsieur Deray né Desrayaud à Lyon qui regrette aujourd'hui d'avoir -pour faire genre dans les années 50- raccourci son nom. Isidor n'est pas un cinéphile. Il est chien et affectueux. Il est chien et taiseux comme son maître. Un maître absolu dans l'art de créer des ambiances, de susciter la curiosité, de provoquer des rencontres parce que son maître à lui s'est appelé Gilles Grangier. Un maître sachant aussi bien diriger tout en douceur un Belmondo, un Ventura, un Yves Montand… Un maître se proposant de tourner son prochain film, après un passage par la case télévision, un polar interactif dont la vedette pourrait bien être Sophie Marceau ! Un maître aimant avant tous les acteurs pour leurs mystères et surtout pour le surprendre même s'il dit que les nouveaux metteurs en scène l'ennuient et qu'il a l'impression que les acteurs font la tête.
Dans sa maison de Boulogne à deux pas de ce que furent les fameux Studios de Boulogne-Billancourt, Jacques Deray ne se repose pas sur ses lauriers. Il a des idées plein la tête. Ce n'est pas un nostalgique. C'est un homme, un vrai. Un homme auquel on a envie de serrer la main parce que son authenticité n'a d'égale que sa pudeur et son élégance. J'ai eu le privilège de serrer cette main et je ne suis pas prêt de l'oublier. Il m'a offert plus de deux heures de bonheur où face à lui dans un canapé un peu défraîchi je l'ai écouté raconter ses fabuleuses années où les stars se comportaient comme des stars. En nous quittant, à regret pour ma part, Jacques Deray me confia d'une voix calme que je m'étais assis à la même place que son ami  Lino Ventura ! J'ai manqué m'en évanouir. Jacques Deray -du moins je le crois- me faisait là un formidable compliment. Et je suis parti de sa demeure l'esprit apaisé car -dois-je l'avouer- j'avais un trac fou à l'idée de poigner la main de ce monsieur qui, qu'il le veuille ou non, appartient  à la race des seigneurs. J'ai oublier de vous dire que son livre est épatant. J'ose espérer que vous l'aviez compris. Isidor n'en a jamais douté.